cinéma, littérature

Neuhoff/Oates : Jadis, l’âge d’or du cinéma ?

Aujourd’hui 21 décembre est officiellement le jour le plus court de l’année, et surtout le premier d’une longue série hivernale… Alors pour passer la mauvaise saison dans les meilleures conditions, autant tirer profit de cette hibernation forcée. Et pourquoi pas en étoffant sa culture littéraire ? Aujourd’hui, petite thématique autour du cinéma d’antan, avec le résumé de deux œuvres lues coup-sur-coup pendant le confinement : « (très) cher cinéma français » d’Eric Neuhoff paru chez Albin Michel, et « Blonde » de Joyce Carol Oates paru chez Le livre de Poche.


Eric Neuhoff : Des espoirs du cinéma français.

« HS. Kaputt. Finito ». Si vous êtes venu chercher une once d’optimisme en acquérant « (très) cher cinéma français » de Eric Neuhoff, je ne saurais que trop vous conseiller de reposer cet essai, et de retourner sur Netflix…

Son constat est amer, et sa nostalgie palpable. Le cinéma français d’aujourd’hui se gère comme n’importe quelle industrie, il est soumis aux mêmes travers économiques et sociétaux : surproduction (environ 250 films français par an), rentabilité et bien-pensance qui le brident et inondent nos écrans d’œuvres insipides, inutiles voire dangereuses pour ce marché. Les jeunes réalisateurs sont calibrés par les écoles dédiées et convenues (FEMIS, ESRA…), mais n’ont pas en eux la niaque ni le vécu nécessaire au récit d’une histoire pouvant prétendre au rang de chef-d’œuvre. Les films sont remboursés et rentabilisés avant même de n’avoir pu générer leur 1ère entrée.

Les castings, les sujets abordés et les lieux de tournage sont déterminés en fonction des aides financières et des impératifs imposés par certains coproducteurs, diffuseurs, ou investisseurs. Bref, la magie est morte : le cinéma ne se vit plus, il se consomme.

Si son témoignage peut par moment nous faire regretter de ne pas avoir été adolescent dans les années 70, notons tout de même quelques préceptes rétrogrades qui viennent ternir son apologie du cinéma de papa. Notamment l’image de l’actrice qui, selon lui, devient impropre à la consommation dès lors que la pesanteur a raison de l’ovale de son visage : « Jadis, les films étaient faits pour voir des femmes plus belles que nos voisines de palier », comme si le talent se résumait à une plastique parfaite, et donc à une jeunesse relative. On comprend alors mieux sa passion pour Brigitte Bardot dont la beauté, la moue boudeuse et la nudité dans « le mépris » viennent compenser l’absence de jeu.

Aujourd’hui, avec un peu de recul et d’autodérision, l’auteur avoue lui-même avoir été un peu cinglant à l’égard de ses contemporains du cinéma français, mais explique que cet essai a été dicté par sa tristesse et sa peur de voir disparaître à jamais le cinéma d’antan, à l’image de ces salles de quartier, derniers bastions d’une époque où le cinoche se vivait littéralement, transformés en commerces de proximité, impersonnels au possible, mais tellement rentables…


« Blonde » : Cassandre Hollywoodienne.

Après « (Très) cher cinéma français », il me paraissait intéressant de m’immerger dans ce tant regretté cinéma d’antan. Et pourquoi ne pas commencer par l’épicentre du glamour de l’époque, Hollywood !

Je me suis vue offrir « Blonde » de Joyce Carole Oates à Noël 2019, et j’avoue que les 1110 pages de cette biographie romancée m’ont un peu effrayée : le confinement m’a finalement poussée à cette lecture, et je vous garantis que chacune d’entre elles est indispensable, et se dévore comme une boîte de chocolats.

Ce roman se veut très inspiré de la vie de Norma Jean Baker, et confère à la jeune femme une profondeur et une complexité que Marylin Monroe ne permettait pas d’entrevoir.

Norma Jean est une jeune femme entière, passionnée de philosophie et de cinéma, qui n’a qu’un seul rêve dans la vie : s’accomplir en tant que comédienne de théâtre. Fille d’un père qu’elle n’a jamais connu et d’une mère schizophrène internée, elle porte en elle la complexité d’une fillette qui s’est construite en orphelinat. Ses besoins d’amour et de considération sont sans limite, et c’est par le 7ème art qu’elle envisage de combler ce manque. Malheureusement, si Norma Jean a beaucoup à offrir à ce niveau, son joli minois et ses courbes généreuses inspirent aux hommes qui régissent cette industrie d’autres projets pour la jeune femme.

Nez refait, sport à outrance, cheveux et toison pubienne peroxydés… Et finalement ce nom, seul bastion d’une identité qu’elle s’échine à reconstituer, qui sera finalement changé en Marylin Monroe : L’allitération en « M » évoquant à ceux qui l’ont créé la bouche en cul-de-poule d’une femme s’apprêtant à pratiquer une fellation. Marylin : produit manufacturé, conçu par des hommes, pour des hommes. Pas plus d’authenticité dans ce personnage qu’il n’y en a dans les rapports humains qui régissent cette industrie. Pour autant, quand Norma Jean soutient son regard dans le miroir, c’est bien dans l’espoir de voir apparaître son « amie magique » ! Marylin : poison salvateur d’un milieu machiste où elle seule est légitime.


A l’ère des hashtag #metoo et #balancetonporc, les protagonistes de ces deux œuvres littéraires auraient tant à dire et à dénoncer. Mais une fois le moteur de la caméra lancé, pas question de laisser transparaître le moindre mal-être, la moindre tension entre partenaires, le moindre vague-à-l ’âme, à moins que ce ne soit précisé dans les didascalies.

Pour Eric Neuhoff, cette époque regrettée où l’on savait faire du cinéma avait le mérite d’offrir au grand public du beau, du rêve, du sensationnel. L’envers de ce décor idyllique, c’est Joyce Carol Oates qui nous le relate : Dorian Grey des temps modernes, l’assurance de Marylin se substitue au dégoût de Norma Jean. L’une brille au firmament de la gloire, tandis que l’autre subit en coulisses l’attitude avilissante des producteurs à cigares. Deux écoles donc ; l’une se positionnant du point de vue du spectateur en quête de beauté et d’extraordinaire, et qui pourrait avoir comme adage cette célèbre citation de Godard « le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs » ; tandis que l’autre plus encline à y intégrer une dimension individualiste, met en exergue les dérives de cette consommation industrialisée du 7ème art ; un acte manqué en somme où l’actrice, privée de son rôle d’interprète, n’est que le support d’un business plan pensé en amont, et sans elle.

2 réflexions au sujet de “Neuhoff/Oates : Jadis, l’âge d’or du cinéma ?”

  1. Ça donne vraiment envie de lire les mêmes livres que toi. Merci pour ces résumés passionnants. Super blog.

  2. Toute la Blondeur de Marilyn n’aura pas suffit à sauver Norma de la Noirceur d’un destin plombé par le manque d’Amour.
    On referme le livre en se sentant coupable d’aimer Monroe, pur produit du cinéma américain des années 50, et bouleversé(e) par Jeane, pure blessure de l’enfance jamais guérie. Merci pour ton partage Nina.

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