Femmes Puissantes, de Léa Salamé aux éditions Les Arènes
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« Femmes Puissantes » de Léa Salamé : Ou comment (enfin) légitimer le « deuxième » sexe ?

Depuis les années 2010, une réelle prise de conscience s’est amorcée concernant les violences faites aux femmes. Notamment dans le cadre du travail où certains hommes n’hésitent pas à abuser de leur pouvoir pour creuser davantage cette inégalité supposée des sexes.

Mais jamais la femme n’est dépeinte comme une entité forte, dotée des mêmes motivations et des mêmes attributs professionnels que ses confrères. Impossible pour elle d’être intéressée, ambitieuse, autocentrée voire même égoïste : elle se soit de correspondre à l’image d’Epinal que 2000 ans de culture judéo-chrétienne ont gravé dans le marbre.

Il aura fallu attendre 2019, et la tribune réservée aux figures féminines influentes de Léa Salamé pour rendre hommage à cette espèce en voie d’expansion : les femmes puissantes.


L’accomplissement dans la réussite sociale ?

Léa Salamé, journaliste et autrice ©Aglaé Bory

Mon premier à priori à l’issue de la lecture de « femmes puissantes » de Léa Salamé, a été de me dire que choix des interviews s’est essentiellement porté sur des femmes issues de milieux intellectuels, plutôt aisées, mais surtout aux parcours de vie atypiques. Que finalement la parole n’était toujours pas donnée aux « petites gens », terreau pourtant fertile d’une tranche plus modeste, mais autrement plus représentative de notre société actuelle.

D’abords dérangée par cette idée, il convenait alors de définir la puissance, pour juger de la pertinence du choix des femmes interviewées. Pour Léa Salamé, elle se traduit visiblement par l’ascension et la réussite sociale. Tour à tour écrivaine, chirurgienne, femme politique, journaliste, philosophe, actrice, ingénieure, photographe, éditrice, entraineuse de tennis, conseillère en communication et rabbine, toutes sont devenues des références dans leur domaines d’activités respectifs.

Pas de caissière donc, ni d’infirmière ou de maitresse d’école dans cet ouvrage, même si un discret hommage leur est rendu en introduction : « On l’a encore vu en cette année 2020 d’épidémie mondiale, ce sont « les invisibles » qui ont fait tenir la société. Une « bande de femmes » : les aides-soignantes, les infirmières, les caissières ».

Léa Salamé et Anne Méaux © Radio France / Céline Villégas
Léa Salamé et Anne Méaux © Radio France / Céline Villégas

Et de rappeler un peu plus loin que le choix des femmes interviewées découle d’un besoin d’identification, d’exemple, et de mise en avant d’icônes représentatives de la réussite au féminin. Car avant de s’approprier cette notion de puissance, les femmes doivent d’abords se défaire d’un complexe d’imposture ; et cela passe par la normalisation de leur présence sur les postes et les rôles clés de notre société.

 

 


Une aventure qui se concrétise en 2019…

Laure Adler par ÉRIC GARAULT PASCO
Laure Adler – Journaliste ©Eric Garault Pasco

Cette année-là, le compagnon de Léa Salamé – Raphaël Glucksmann – candidate aux élections européennes. Par souci déontologique, la jeune femme décide de se retirer provisoirement des médias, pour ne pas entraver la campagne. Laurence Bloch, directrice de la radio où elle officie – France Inter – lui suggère de mettre ce temps à profit pour développer un concept d’interviews à diffuser pendant les mois d’été. On lui donne carte blanche, et Léa choisi de donner la parole aux femmes fortes, accomplies, et donc puissantes.

A sa diffusion sous forme de podcasts, le concept du panthéon féminin de la journaliste séduit, et génère un record d’audience. Une deuxième saison est alors prévue pour le mois de décembre de la même année, puis à nouveau pour l’été 2020.

 

Léa Salamé décidera un peu plus tard d’éditer la douzaine d’interviews qu’elle juge le plus pertinentes, les plus touchantes et aussi peut-être les plus inspirantes de cette aventure radiophonique. Aujourd’hui la jeune femme souhaite étendre ce concept aux femmes fortes de l’ombre ; celles qu’on entend guère, mais sans qui la société ne tiendrait pas debout.


« Si je vous dis que vous êtes une femme puissante, que me répondez-vous ? »

Christiane Taubira, femme politique
Christiane Taubira, femme politique ©Stéphane de Bourgies

Ainsi débute chaque interview : la même question est posée à chaque femme et leurs réponses sont parfois surprenantes. Si pour la plupart il convient d’abords de définir la notion de puissance, Christiane Taubira assume parfaitement d’être qualifiée de femme puissante : « Vous ne pouvez pas imaginer comme je suis forte », clame-t-elle haut et fort. Cette puissance lui vient selon elle de son émancipation de la peur : « De tous les sentiments, la peur est vraiment le seul capable de paralyser, donc de neutraliser vos capacités, vos potentialités, votre réactivité. C’est le seul capable de vous empêcher, de vous interdire ».

 

Elisabeth Badinter par Sébastien Anex
Elisabeth Badinter, philosophe, ©Sébastien Anex

L’opinion de certaines est plus tranché sur la représentation du pouvoir au féminin. Ainsi, pour Elisabeth Badinter, le féminisme qui se définit par la liberté et l’égalité, n’est crédible que dans un contexte de laïcité ; dès lors qu’une femme se soumet à une religion quelle qu’elle soit, elle est assignée à une place de dévote auprès de son mari, qui la prive par essence de toute notion de puissance. Une opinion qui reste à débattre puisque l’ouvrage lui-même s’achève sur le témoignage de Delphine Horvilleur, première femme rabbine de France et pour qui la puissance s’illustre avant tout par le savoir et la connaissance.

 


Mon père, cet anti-héros !

Une récurrence que l’on observe dans ces témoignages pourtant très différents ; tous ces destins atypiques semblent découler d’une relation particulière à la figure paternelle.

Bettina Rheims, photographe Didier Delmas
Bettina Rheims, photographe ©Didier Delmas

Ainsi, Bettina Rheims – photographe – donne comme potentielle explication à son choix de carrière, l’envie intrinsèque d’offrir à son père le portrait de jolies femmes qu’elle n’a jamais été, palliant ainsi l’adolescence ingrate qui a été la sienne : « mon père ne voulait pas que je sorte de ma chambre et que je me montre aux autres ».

 

Béatrice Dalle, actrice, par ABACA
Béatrice Dalle, actrice ©ABACA

 

Pour Béatrice Dalle, actrice écorchée vive et entière, le destin tragique de son père est intimement lié à ses valeurs d’authenticité et d’humanisme : « On a pris ce jeune homme, et on l’a fait voyager uniquement pour faire la guerre […] la plupart de ses copains ne sont pas revenus. Si tu es en Algérie, et qu’un Algérien tue ton pote, tu vas détester les Algériens. Pareil en Indochine. Du coup mes parents étaient racistes. Je suis partie à quatorze ans, et je ne les ai pas revus pendant vingt ans ».

 

Chloé Bertolus par Corentin Fohlen pour Divergence
Chloé Bertolus, chirurgienne, ©Corentin Fohlen pour Divergence

Si Chloé Bertolus a réussi à mener sa carrière jusqu’au stade ultime de chirurgienne reconnue dans un milieu éminemment masculin, c’est en partie grâce aux valeurs inculquées par son beau-père : « Enfant, j’avais déclaré vouloir être hôtesse de l’air. Ce à quoi il avait répondu : « si tu montes dans un avion, débrouille-toi pour le piloter » ».

 


La femme : entité archaïque au service des autres.

Avant de s’approprier la notion de puissance, les femmes ont un autre dogme à détricoter ; celui de la dévotion, à son mari d’abords, à sa famille ensuite, et aux autres en général.

Leila Slimani, écrivaine, par Léo D'Oriano
Leila Slimani, écrivaine, ©Léo D’Oriano

Leila Slimani – autrice – s’approprie les propos de Virginia Woolf, qui dépeint la femme idéale comme pensant aux autres avant de penser à elle-même, se réservant les parts de nourriture les moins appétissantes, s’installant volontairement aux endroits les moins confortables… Et de conclure : « Pour être une femme puissante, je pense justement qu’il faut avoir le courage de déplaire, et accepter de décevoir en tant que mère, en tant qu’épouse, et vis-à-vis des attentes que les gens ont de vous ».

Pour Christiane Taubira, comme pour Amélie Mauresmo, les responsabilités inhérentes à leurs prestigieuses positions les obligent à davantage de perfection. L’une s’émancipe ainsi de la peur de pas être à la hauteur, en s’imposant une irréprochabilité quasi militaire. La sportive de haut niveau quant à elle reconnait avoir nourrit son syndrome de la bonne élève, expliquant avoir longtemps eu cette sensation de ne pas avoir le droit de perdre. Comme pour légitimer son talent naturel, et les structures mises en place autour d’elle pour le faire grandir, elle avoue avoir eu longtemps « honte de la défaite ».


La puissante force de leurs convictions.

Sophie de Closets, par Fred Kihn pour Libération
Sophie de Closets, éditrice ©Fred Kihn pour Libération

Comme pour Léa Salamé qui dit ressortir groggy de ces interviews de femmes puissantes, on achève la lecture de cet ouvrage avec l’esprit chamboulé. Si ces douze témoignages restent ceux de femmes atypiques de par leurs destinées respectives, il y a toujours dans leurs histoires un détail auquel s’identifier : un caractère farouche, une curiosité sans limites, une envie dévorante de disséquer un système plutôt que de simplement en avoir l’usage, un besoin de reconnaissance que ce soit pour honorer ses origines, ou à l’inverse pour casser un cercle vicieux…

 

 

 

Amélie Mauresmo, sportive de haut niveau, par Mary Schwalm pour Reuters
Amélie Mauresmo, sportive de haut niveau, ©Mary Schwalm pour Reuters

On admettra que la notion de puissance reste majoritairement assimilée à un univers masculin. Mais pour la plupart de ces personnalités, le concept lui-même est sans fondement, puisque propre à l’interprétation de chacun. De là, elles préfèreront se dire influentes, cohérentes, ou encore fidèles à leurs valeurs et à leurs convictions.

Toutes les femmes sont puissantes ! La preuve par Mona Chollet !

 


Est-ce que je recommande la lecture de ce bouquin ?

Delphine Horvilleur, rabbine ©Frédéric Stucin
Delphine Horvilleur, rabbine ©Frédéric Stucin

Si comme moi, vous pensez qu’il y a un réel problème dans notre société, notamment au niveau de l’éducation des petites filles qui souhaitent pour la plupart devenir créatrice de contenu, influenceuses ou star de la téléréalité ; si vous admettez volontiers l’absence de figures emblématiques de femmes ambitieuses, comme peuvent en avoir les petits garçons – Zuckerberg, Elon Musk ou encore Bill Gates pour ne citer qu’eux ; enfin si vous aimeriez que notre société s’émancipe de certains préceptes hérités du Moyen-Age, alors oui, je vous conseille vivement la lecture de ce bouquin. Les témoignages de ces femmes modernes et inspirantes devraient trouver échos en vous, et vous permettre de vous sentir moins seuls dans votre quête d’égalité des sexes.

 

 

Nathalie Kosciusko-Morizet par Franck Bessière/Hans Lucas
Nathalie Kosciusko-Morizet, ingénieure ©Franck Bessière/Hans Lucas

Si vous ne vous sentez absolument pas concerné par le sujet, et qu’à vos yeux les relations hommes/femmes sont au beau fixe, dans un rapport sain et égalitaire, passez votre chemin, et refaites-vous donc la bibliographie d’Eric Zemmour, ou de Yann Moix. Leurs propos sexistes et rétrogrades sur le sujet devraient pouvoir trouver échos en vous et vous permettre de vous sentir moins seul dans votre aveuglement.

 

 

1 réflexion au sujet de “« Femmes Puissantes » de Léa Salamé : Ou comment (enfin) légitimer le « deuxième » sexe ?”

  1. Tes articles sont toujours aussi intéressants merci pour tout ce travail en revanche pas merci car j’ai plus de place dans mes bibliothèques et de la lecture jusqu’à 2040 😅😘

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