Histoire, littérature

« Au revoir là-haut » : la mort lucrative.

Il aura fallu s’émanciper un peu du film d’Albert Dupontel pour découvrir ce chef-d’œuvre littéraire de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013, d’où cette lecture un peu tardive. Le titre du roman emprunte les écrits de Jean Blanchard, dont les derniers mots (avant d’être fusillé pour traîtrise en 1914) furent « au revoir, là-haut » adressés à son épouse.

Dans cette France traumatisée d’après-guerre, où l’on glorifie les morts comme pour en justifier les sacrifices, les survivants eux portent les stigmates d’une horreur qui aura duré plus de 4 ans, et qui les accable encore maintenant sous une forme plus fourbe, plus insidieuse : la société n’a pas de place pour ces rescapés de la Grande guerre, l’administration n’a pas de case prévue pour ces lâches réformés dont la survie semble relever de la désertion, sinon du manque de patriotisme.

C’est dans ce contexte qu’Albert Maillard – qui a tout perdu pendant cette guerre, et Édouard Pericourt – jeune artiste audacieux devenu gueule cassée, s’apprêtent à monter l’escroquerie du siècle pour peut-être faire commerce de cette France faussement endeuillée, et rétablir un semblant d’équilibre entre les vrais méritants et les lâches profiteurs.

Resituons le contexte historique : l’armistice est prononcé, la guerre se termine, emportant avec elle des millions d’hommes tombés au front. On estime les pertes militaires entre 8 et 10 millions. Dans les villes et les villages, les familles attendent de se faire rapatrier les dépouilles de leurs proches, afin de leur offrir des funérailles décentes ; car les endeuillés ne sont pas dupes, ils savent bien que la guerre a généré bons nombres de charniers où étaient entassés pêle-mêle les corps défigurés et non identifiables des soldats français et allemands. Mais l’Etat empêche l’exhumation sauvage des corps en la rendant illégale, et de nombreuses familles seront amenées à se recueillir sur la tombe du soldat inconnu, ou sur un monument aux morts ; ces derniers poussent comme des champignons entre 1918 et 1925, et la France s’en fait livrer environ 15 par jour.

C’est sur ce juteux commerce que se base l’histoire de « haut revoir, là-haut ». On l’a vu, Edouard Pericourt est une gueule cassée que tout le monde croit mort, et qui profite de ce quiproquo pour cacher ce qui lui reste d’identité derrière les masques de papier de sa création.

A ses côtés, Albert Maillard, miraculé des tranchées (grâce notamment à Edouard qui lui va perdre son visage en essayant de le sauver), doit réapprendre à vivre dans une société aux abois, et méprisante à son égard, comme il était de coutume de l’être envers les survivants de la Grande guerre. Il doit non seulement subvenir aux besoins primaires du binôme, mais aussi recourir à l’illégalité pour se procurer les injections médicamenteuses qui soulagent temporairement son comparse.

Parallèlement, il cherche à insuffler à Edouard la volonté de vivre malgré tout ; malgré son identité perdue, malgré leur situation plus que précaire, malgré une économie au plus bas et une société endeuillée. Mais surtout, malgré la haine qu’Edouard nourrit à l’égard de l’Etat et de son armée. Pour ce faire, il le stimule en lui évoquant les passe-temps de sa vie d’avant, et notamment le dessin dans lequel il s’illustrait avec brio.

Un jour, Edouard a une révélation ; il va utiliser son savoir-faire pour monter l’arnaque la plus cavalière à laquelle le gouvernement n’aura jamais eu à faire ; sous une identité fictive, il va inventer une société de fabrication de monuments aux morts, et encaisser sur croquis des centaines de commandes qui ne seront finalement jamais livrées.

Une satire forcément inspirée par la vraie vie, et qui prouve une chose : la confusion dont font preuve les divers gouvernements français face aux crises majeures de notre Histoire ne datent pas d’hier ; c’est une caractéristique inhérente à notre manière de diriger le pays, une parfaite incapacité à faire preuve de pertinence quand les sujets sociétaux deviennent trop lourds pour les petites épaules de notre République.

L’extrême justesse des personnages, l’humour de ce duo improbable, et les nombreux rebondissements qui cadencent ce roman, rendent l’immersion dans l’histoire (et l’Histoire) aisée, et sollicitent constamment vos appuis émotionnels : tantôt une rage viscérale alimentée par une soif de justice, tantôt une émotion qui vous tire quelques larmes, qu’elles soient de joie ou d’empathie.

3 réflexions au sujet de “« Au revoir là-haut » : la mort lucrative.”

  1. C’est un vrai plaisir de me rappeler cette délicieuse lecture à partir de la pertinence et la justesse de votre analyse. Une fois de plus, merci.

  2. Nina, depuis tes premiers voyages extra-européens, ta plume a révélé une générosité de partage et ta dextérité à le faire avec humour, esprit de synthèse et économie de mots. Ce que je définis comme « talent». La vitalité qui te meut est un courant sous jacent qui trouve sa source au bout de ta plume qui l’expulse avec l’espoir qu’il atteigne le vaste océan.
    Aujourd’hui ta générosité partage tes coups de cœur littéraires et à nouveau ton « talent » nous séduit au point de nous donner l’envie de relire certaines œuvres déjà appréciées.
    Quel plaisir pour un auteur d’être, avec tant de talent, autopsié de son vivant.
    J’ai hâte de tes prochaines lectures.

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